dimanche 8 janvier 2012

De la nécessité de l’art dans une société en déliquescence :


« La différence entre la vie et l’art est que l’art est plus supportable. »
Charles Bukowski – Journal d’un vieux dégueulasse

(photo : Kit Brown)

La vie s’étend, se déplie au fur et à mesure autour du corps que nous occupons… De ce que nous figeons, rien ne subsiste réellement… le film de l’existence devint photographie floue… la répétition des idées, des situations, des sensations, des vices et de leur réalisation ! L’extase est possible, répétable même… on la pourchasse, on s’y tient, on s’y raccroche. Il faut dire que nous ne pouvons ici plus rien saisir. Le XXI siècle est trop confus, multiforme, kaléidoscopique, irréel, cyberagencé… l’observation est difficile, la compréhension impossible. Retour de l’horreur, des erreurs, de l’agencement médiatique, de la censure… retour du sensationnel, du leurre, du fait divers. Imbrication de l’économie et crise identitaire du monstre ; apeuré de sa grandeur… les gouffres se creusent, le monde se perd…
L’EPOQUE DU TROP ! Trop de monde, d’angoisse, de problèmes, de catastrophes, de pollution, de villes, de malades, de connerie… trop de mystère, trop de films, de livres, d’images, de morts… trop de passé, d’éducation, de divertissement, de marchandises, de supermarché, de lumières… trop de toilettes, de marques de bières, de drogues, d’interdictions, de flics, d’électricité, d’ordinateurs, de bruit… trop d’Histoire et de maladie, de civilisations assujetties… trop de pauvreté, d’insensibilité des riches, trop de perfidie, de miasmes, de médias, de publicités, d’informations… TROP PUTAIN !
Bien entendu, vivre à notre époque est une angoisse avec comme seule perspective une violence à revenir… mais que devaient penser les gens en 1938 ? Et en 1942 ? Que pensaient nos parents le jour de Tchernobyl ? Et nos grands-parents celui d’Hiroshima ? Et les survivants du génocide rwandais, que ressentent-ils ? Comment vivaient les gens au Moyen-âge ? Que pensait Rimbaud ? Et Sade ? Les fous anonymes enfermés à travers le monde depuis toujours, que pensent-ils ?
Mais l’air est menaçant ici et maintenant… un changement se profile… trop de croyances aussi, d’assujettissement au progrès, à la raison et à l’électronique… Nous vivons une grande époque culturelle si on ne la réprime pas trop, car la société est à son zénith de faiblesse, gangrenée, prête à l’implosion. Pas un ajustement de direction, un calcul à refaire, une formule à modifier… Non un bouleversement total se profile… Comment il est encore un peu tôt pour le dire… les tensions s’aiguisent, les frustrations augmentent… mais autant hétéroclite et bigarré le monde, autant dispersés et nombreux les conflits !
Dans cet enchevêtrement de signes et de pertes, l’art imite le monde ou tente à travers ses représentations diverses d’y imposer  une distance illusoire, momentanée et indistincte. L’importance du fragment à l’ère de l’électronique et du sms, du clip vidéo, de la surinformation et de la généralisation de la brève comme style littéraire. Perte d’un langage se modifiant et même de la forme de présentation… Et pourtant c’est dans ce monde incessamment stroboscopique que des œuvres comme celles de Nietzsche ou de Cioran, d’Artaud ou de Burroughs vont enfin éclater. Un monde épars et en cellule dans lequel le cri et l’aphorisme, l’efficacité brève, la liste, les incantations ou les collages feront refléter les perceptions que l’on peut avoir de la réalité. Un monde tel que Pessoa le concevait…
Un monde, un espace peut enclin à se révéler, à se palper, un monde difficile à cerner, car il y a trop d’entrées et de paramètres, de possibilités de se déplacer ou de se repérer… Comme le disent Deleuze et Guattari dans Mille Plateaux, « il s’agit d’arpenter et non de cartographier »… Arpentons donc ! Ceci n’est pas une histoire, c’est un putain de mouvement, un spasme ou une convulsion… l’instant d’une photographie, l’histoire d’un passage, une asymétrie, une fluctuation des possibles… l’art est cette latence. Pas de narration à construire ni de rêve à créer, la création est onirique par elle-même, dans sa potentialité d’incrustation illusoire au sein de la réalité qu’elle représente. Plutôt donc du côté de la bribe, du soubresaut, du hoquet, de l’interstice. Comme il n’y a pas de verbe dans la phrase précédente, il n’y a pas de construction officielle et académique de l’œuvre. Un mot comme œuvre d’art perdu dans le XXIème siècle par exemple… quel est son avenir ? Quel est son devenir ?

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