mercredi 31 mai 2017

...Kilbi est un autre...


(photo : Patrick Principe Konzertbilder)

...Kilbi est un autre ...

…réflexions éparses sur la musique et l’altérité…

par Dejan Gacond

ULTIMATE PAINTING - PURE MANIA - DUBAI SPRINTERS - MANDOLIN SISTERS - KHIDJA - NAHAWA DOUBIA - JLIN - AUTISTI - WHITE WINE - INIFINITE BISOUS - N.M.O … Cette liste de noms… que peut-elle bien désigner ? Des nouvelles sortes de drogues ? INFINITE BISOUS ? Serait-ce du MDMA amélioré ?… Des codes secrets ? Opération N.M.O ? Nom de code KHIDJA ? Tempête du JLIN ?  à moins que ce soient des abréviations ? Altération Ubuesque Tergiversante Irrévérencieuse Situation Topologique Instable ? Des concepts psychanalytique encore à définir ? Une science très jeune et en devenir permanent se doit de peaufiner ses paradigmes. De nombreuses maladies mentales restent encore à nommer. mmmouais… non c’est juste la prog’ du Kilbi ! En regardant bien ce programme, on expérimente une forme de relation anthropologique à la musique… comment réagir face à l’autre et devant un idiome inconnu ? Face à des mots qui demeurent une simple sonorité ? Et devant des sons que l’on ne peut décrire ? Comment faire et où donc se situer ?…

Chaque année à la Kilbi c’est un peu la même chose… quelque part au-milieu du mois de mars, on attends avec fébrilité et impatience l’annonce de la programmation, tout en sachant pertinemment que l’on connaîtra au maximum une dizaine de groupes sur les nonante annoncés… comment réagir face à l’altérité ? Devant l’inconnu ? Devant le mystère et face à l’intrigue ? Tenter de découvrir chaque groupe à l’avance ? Aller sur youtube, bandcamp, écouter.. tenter de se rappeler qui fait quoi, établir son petit programme ? Au contraire, se laisser surprendre, ne rien écouter… laisser couler ? Je suis toujours un peu entre-deux, dans une forme d’oscillation… car la tentation est forte, un clic sur le monde fantastique de internet et on trouve des infos… un clic et on a l’impression de savoir… Cette année j’ai pourtant fait attention, mais impossible de ne pas poser une oreille sur les textures inquiétantes de Puce Mary, ou sur la pop déglinguée de Angel Olsen… comment ne pas jeter un oeil aux quelques concerts récents de This Is Not This Heat ? Comment ne pas écouter « Dragonaut » de Sleep car ça fait trop longtemps ? Peu importe dans quelle catégorie on se situe, la surprise restera totale… ne serait-ce qu’avec l’ordre dans lequel Daniel Fontana choisit de moduler sa prog’… à part lui, qui ferait jouer Metz à 16h ? ou enchaîner Dakkha Brakkha avec Shabazz Palaces ?….Autisti va par exemple ouvrir la petite scène du club le dimanche vers 15h30… cette volonté de bousculer les codes établis, de tisser des liens invisibles entre du hip-hop nonchalant et de la musique traditionnelle ukraïnienne, de faire cohabiter le métal extrême japonais et un pianiste danois… il s’agit pour Duex de faire découvrir des groupes mais aussi de pousser le spectateur et aussi parfois les artistes hors des limites connues. Un voyage dans les zones indistinctes de corps rassemblés autour de la musique. Un panel de sonorités, de rythmes, de bruits jaillissant d’une planète inconnue… comme des galaxies oubliées dans le dédale gazeux de cosmos enchevêtrés. 



Kilbi est un autre ! Kilbi est multiple ! Kilbi est la rencontre désirée d’un livre de Gilles Deleuze et d’un morceau de Flying Luttenbachers ! On est pas certain de tout comprendre, on est quelque peu décontenancé, les structures verbales semblent étranges, on oscille en permanence du nano-perceptible à son double infini, le son s’immisce avec une intensité différente dans les canaux auditifs… ça fait un peu bizarre au début, car les repères se sont disloqués, car ce que l’on croyait connaître n’est d’aucune aide, puis comme avec un texte de Gilles Deleuze ou un morceau de Mono, on finit par se laisser aller… une longue dérive agréable sur le fleuve de l’indicible, si proche du vide… Kilbi est le devenir morceau de musique du corps ! Comme si chaque parcelle de ce machin qu’on trimballe par-ci, par-là, comme si tout ce fatras d’ossements, d’organes, de nerfs, de sang et tout le bazar mutait soudainement en sonorités juxtaposées ou superposées de façon inédite… 

La musique n’étant jamais très loin d’une expérience religieuse, d’une transe, d’un détachement de la conscience ou d’une conscience corporelle totale, ce festival est une forme de double inversion mystico-éthérée… On y expérimente une relation holistique au monde tant dans la jovialité bienveillante des gens qui sont présents que dans cette sensation d’avoir coagulé avec une totalité apaisante… un festival bouddhiste en terres catholiques ? La linéarité du temps a indéniablement été brisée renvoyant les corps à une circularité acceptable et rassurante, les dieux et les déesses sont multiples et le vide est enfin cet état méditatif détaché des contingences du réel. 

Kilbi est un autre ! Kilbi est multiple ! D’abord il porte le nom d’un rite populaire fribourgeois ayant historiquement lieu en octobre. Originellement une sorte de fête villageoise durant trois jours, ensuite c’est devenu la célébration du retour des troupeaux en plaine. Des danses, des chants, les couples se forment, on y mange un menu somptueux… Histoire de bien commencer l’été, pourquoi ne pas plutôt célébrer la Kilbi fin mai, début juin ? Et pourquoi pas faire d’un rassemblement populaire le festival le plus exigeant et surprenant musicalement ? 

…Kilbi est multiple…
…Kilbi est l’exode urbain du rock…
…Kilbi est certain de pas savoir comme disait l’autre…
…Kilbi est le devenir morceau de musique du corps…
…Kilbi est une cabane… 
…Kilbi est un autre… 

La Chaux-de-Fonds, le 31 mai 2017

mardi 30 mai 2017

La récurrence aléatoire du hasard - Kilbi 2017


(photo ; Noé Cauderay)

La récurrence aléatoire du hasard

….à propos de AUTISTI mais pas vraiment…

par Dejan Gacond

Le bord d’un lac par une matinée ensoleillée… les prémisses d’un été insouciant… un petit vent agréable… des voiliers se déplacent avec fluidité sur la surface oscillante d’une eau claire… des cygnes paradent, les mouettes piaillent avec une frénésie joviale… plus haut des hirondelles font des spirales hallucinantes, se gavant d’insectes invisibles à l’oeil humain… des étudiantes rigolent, d’autres jouent au Aki et ça fait bien longtemps que l’on pas vu ce jeu de hippie… ça fait bien longtemps qu’on a pas vu des hippies se disent deux types à aux chevelures improbables assis au bord du lac…. Louis Jucker parle de surface des choses, d’équilibre fragile, de contexte, de rock qu’il a envie d’écouter… il évoque un besoin de parler d’une manière simple de chose compliquée, d’espace inconnus… Soudain une maman et son fils à la démarche encore un peu chancelante s’approchent… c’est fou comme les enfants ressemblent à des gens ivres ou le contraire je sais plus…bref… Le gamin est fasciné par un objet derrière Louis, une sorte de boîte avec une poignée, un cube bizarre et vieillot, un peu comme une caisse de vin oubliée à la cave… une boîte étrange dont émane un manche, des frettes, des touches, des cordes… l’enfant est intrigué et sa maman se lance…

- Tu as vu cette guitare Basile ?… (La dame hésite un instant et regarde Louis)
- Bonjour Monsieur… enfin… euh c’est bien une guitare ?
- Bonjour…euh oui… mais c’est aussi une valise…
- Ah… (petit rire nerveux)… bonne journée…
- Merci vous aussi…

Il doit y avoir une histoire à propos du son… et aussi une autre à propos du mouvement… si le son a une vitesse, la vitesse doit bien avoir une musique non ? Comme l’écrivait Robert Musil « Mais si il y a un sens du réel, (…) il doit y avoir quelque chose que l’on pourrait appeler le sens du possible. ». La recherche d’un déséquilibre parfait, d’une oscillation entre l’inconnu et les repères potentiels, entre la réalité du rêve et le songe du réel… Emilie Zoé parle de traverser des rivières, mais à tâtons, sans trop de repères, quelques cailloux pourquoi pas, mais tout en sachant que je vais aussi tomber à l’eau… Steven Doutaz de rentrer dans des voitures par le coffre et c’est voulu quoi !… Pascal Lopinat de monolithes sonore posés dans des terrains… Tous parlent de construire des amplis, de sincérité et de faire la musique qu’ils ont envie d’écouter… Ils les ont construit d’ailleurs ces amplis, en essayant, en découvrant, en donnant au son un endroit où être… Il doit y avoir une histoire à propos du son… et aussi une autre à propos de la matière… on raconte d’ailleurs que la musique existe. Mais comment une chose immatérielle et évanescente peut-elle donc être au monde ? Et pourtant c’est à travers des corps et grâce à des objets que la musique existe non ? Emilie me racontait l’autre jour qu’ils se sont échangés des disques avec Louis lors de leur première rencontre… C’est même dans le corps que naît l’idée de la musique non ?… avant les mots, avant la perception… dans le flottement amniotique du ventre maternel…une connexion liminaire au rythme éternel… avant d’être dans le monde, avant d’être un autre, avant d’avoir envie de construire des Altro Mondo… être ailleurs… il doit y avoir une histoire à propos du son… et aussi une autre à propos des utopies… l’utopie c’est l’idée d’un ailleurs qui existe nulle part… avoir une ferme et faire pousser des légumes raconte Emilie avant d’ajouter ; bon j’inviterais mes potes pour faire des concerts quand même… Pour Steven, c’est construire un monde possible où déployer son idée du rock, car elle n’a pas toujours été compatible avec la réalité contemporaine d’un rock trop structuré. Ce qu’il veut, c’est flirter avec cette récurrence aléatoire du hasard. Pascal décrit la musique comme une oscillation entre le mathématique et le magique, puis y mettre de l’âme !… J’essaye d’être chez moi partout dit Louis. Pour eux, l’utopie c’est une cabane, on peut la construire, la réaliser, la déplacer, la matérialiser…!

photo : Mehdi Benkler, 2017

Jouer de la musique avec quelqu’un, c’est un peu comme faire une cabane disait donc Louis en pensant certainement aux prochaines constructions bancales, éphémères qu’il composera. Un machin assemblé par ses soins avec les gens qu’il imagine et les objets qui l’entoure… quelques bouts de bois, des copains, un peu de ficelle, un enchevêtrement d’idées, d’énergie et d’envies… un processus fluide comme il dit… Parfois pour élaborer ses cabanes, il faut trouver un îlot approprié, un espace possible… d’ailleurs après avoir enregistré le disque de Autisti à La Chaux-de-Fonds sur un 4 pistes déglingué, Emilie et Louis ont embarqué le précieux appareil à La Cité des Arts de Paris afin d’y enregistrer les voix. Un bâtiment étrange que cette cité des arts, surtout pour un architecte j’imagine… un bloc, assez peu hausmannien dans le style, des long couloirs, une succession de portes avec des noms saugrenus inscrits sur des plaquettes, des choses comme « Atelier Le Corbusier, Canton de Neuchâtel », du lino vert olive au sol… dès mes premiers pas dans ces couloirs obscurs, ça m’a fait penser à une institution psychiatrique… ceci-dit, un disque qui s’appelle Altro Mondo par un groupe nommé Autisti ne pouvait qu’être finalisé dans une sorte d’hôpital pour artistes, surtout après avoir été enregistré à La Chaux-de-Fonds, une ville réputée pour être un asile psychiatrique à ciel ouvert. Il y a une forme de démence consciente chez Autisti. Antonin Artaud a écrit et dit quelqu’un part que les asiles d’aliénés sont des réceptacles de magie noire. Quand j’y étais dans cette même pièce - en 2009 - je lisais trop Artaud d’ailleurs, un flirt avec la folie, mais un rapprochement avec le caractère magique du réel, du sol, des sons… c’était aussi la naissance d’une perception kaléidoscopique du néant… la possibilité d’une utopie re-matérialisable, connectée à la musique… presque comme une cabane… un truc que l’on peut construire… un truc que l’on peut déplacer… d’ailleurs tous les membres d’Autisti ont déjà joué dans cette utopie-là, dans ce kaléidoscope-ci ou dans celui-là… les cabanes c’est les souvenirs d’enfance… ce premier espace que l’on crée avec ses potes de quartier, qui nous appartient, comme si on devenait une tribu ou un groupe de musique… Dans « Peaches for Plane » de Autisti, Louis imagine que lui, Steven et Emilie sont des enfants-lombrics creusant à travers des pêches cosmiques en direction de planètes inconnues… quelque chose dans le genre… un trip intergalactique pour retrouver Peter-Pan, pour se reconnecter avec l’insouciance instinctive de l’enfance, avec la spontanéité naïve d’un monde toujours à découvrir… 

Il doit y avoir une histoire à propos du son… et aussi une autre à propos de l’émotion… une quête d’un état de flottement méditatif, les phases successives d’un éveil permanent, un rapport harmonieux à soi, aux autres et au monde… un dépassement de l’être à travers la musique. Emilie Zoé dit qu’écrire des chansons, ça fait réfléchir sur ce qu’on vit. Il y a chez elle un lien sensitif, fragile à la musique… et parfois elle réfléchit beaucoup sur son rapport au monde et à la musique, sur sa place dans le monde musical… un espace sonore dans lequel elle a plus que sa légitimité d’ailleurs et qu’elle envisage comme une recherche d’émotions… les émotions étant multiples, elle incarne chaque état potentiel dans son jeu, dans son chant et dans ses expressions… ses grands yeux reflètent de la sensibilité, de la fureur, de la fureur sensible et de la sensibilité furieuse… Des fois elle fait même un peu peur hein ? me disait Daniel Fontana avec son accent français et son timbre vocal si unique… Faut dire que Louis Jucker n’est pas toujours complètement rassurant non plus sur scène, celles et ceux qui l’ont vu avec Coilguns doivent s’en souvenir…Vous verrez dimanche à la Kilbi que le bougre n’est pas tout calme non plus avec Autisti… Pourtant Louis est aussi cet ovni folk écrivant des chansons capables de faire pleurer un gardien de prison ou un douanier. Chez Autisti, comme dans leurs autres projets, on ressent cet équilibre fragile entre la douceur et la violence qu’il s’agit de percevoir, cette limite ténue, ce laboratoire semi-improvisé comme dit Louis.

La dernière fois que je suis allé à la Kilbi, j’avais 20 ans et c’était pour voir Sonic Youth racontait Steven dans mon salon enfumé… Un peu comme chez Sonic Youth, l’ancien groupe de Steven, les Welington Irish Black Warrior, construisait un mur du son impressionnant, le dépassant souvent… leurs concerts étaient d’une intensité autant brute que brutale… Il y avait une apparence de bordel pas géré mais tous les morceaux étaient construits afin d’être surprenants… Un peu comme chez Autisti… un peu comme la Kilbi… d’ailleurs Steven rêvait d’y jouer un jour…puis la vie a fait qu’il arrête momentanément la musique, d’où l’arrivée de Pascal dans le projet Autisti et si ce dernier dit avec humilité que c’était surtout pour  répondre à une nécessité, tant ses connaissances profondes de la technique musicale que son goût subtil pour l’improvisation instinctive collaient aux idées de Louis Jucker et à l’énergie humaine qu’il désirait rassembler et partager. Qui sait ? Peut-être seront-ils un quatuor et non un trio pour leur concert de dimanche à la Kilbi ? Peut-être y aura-t-il deux batteries ? Un festival mythique, une aura magique, une âme puissante, une beauté profonde et unique… La Kilbi est une sorte d’utopie matérialisée… une sorte de cabane… une énergie particulière émane des profondeurs du sol, c’est un espace idéal, pour paraphraser Robert Musil, la Kilbi c’est le sens du réel et le sens du possible… la puissance énergétique du sol jaillit sur les corps qui l’arpentent… Tout semble envisageable… parfois des choses que l’on aurait même pas pu imaginer deviennent une réalité proche d’un rêve… comme rencontrer Lydia Lunch au Bad Bonn et développer avec elle une relation autant amicale qu’artistique, comme Thurston Moore qui te demande une dédicace au petit fanzine kaléidoscope que tu viens de lui offrir… ou comme faire une performance au Bad Bonn avec Louis Jucker en ouverture de Lydia Lunch… Il doit y avoir une histoire à propos du son… et aussi une autre à propos des connexions… comme la recherche d’un déséquilibre parfait, comme une oscillation entre l’inconnu et les repères potentiels, comme un flirt interstitiel entre la réalité du rêve et le songe du réel…

La Chaux-de-Fonds le  30 mai 2017




lundi 15 mai 2017

Bad Bonn Kilbi - projet de textes !!!



Dès le 30 mai, viens découvrir mes textes lié au BAD BONN KILBI 2017 !!! 
Tous les jours du 30 mai au 5 juin !!!
Les textes seront disponibles ici et sur le site de Daily Rock !!

(kaleidoscope at Kilbi 2015... picture by Medhi Benkler