...1917… 1977…*
*extrait de "No(w)body" (texte inédit)
C’est en avril 1917 que Marcel Duchamp va générer un schisme dans l’art et la culture mondiale... à partir d’une idée... à partir d’une blague... à partir du vide... à partir d’un réceptacle à fluide corporel ! Plongé dans le flux endiablé des Temps qui l’entourent, Marcel Duchamp se dit que l’art a un effet bien relatif sur le cours du monde et il veut un peu secouer ce microcosme artistique surfait et prétentieux. L’Urinoir de Duchamp devient un acte autant révolutionnaire que destructeur pour la création artistique à venir, comme il impose à ce siècle sa fluidification à venir. C’est le « rien n’est vrai, tout est permis » des frères Karamazhov.
Le nihilisme à l’état pur.
Le punk total.
Une forme de révolution de l’instantané relevant tant du génie que de l’irrévérence.
Les grands actes comme les grandes œuvres imposant une rupture sont toujours récupérés, imités, reproduits. L’art plonge vite dans un enfer conceptuel douteux, dans des catégories de plus en plus précises. L’ennui éternel des Re-Ready made, de l’art abstrait, des monochromes, des théories, des concepts. Marcel Duchamp pressent la plongée dans le vide des peintres de l’espaces comme il fait entrer l’invisible dans les musées avec son œuvre Air de Paris.
“I didn’t give a flying fuck if the Bowery smelled like dog shit. I wasn’t expecting the toilets at CBGB to be the bookend to Duchamp’s urinals, but then maybe 1977 had more in common with 1917 than anyone would have imagined.”
Lydia Lunch – “No Wave” in. “So real it hurts”
Dès l’origine de ses projets artistiques en 1977, Lydia Lunch entreprend une démarche mouvante. Ses projets sont des liquides à la recherche d’un contenant. Ils ont des consistances variées. Ils sont parfois épais et ferreux, parfois salés et doucereux, parfois alcoolisés. Ses besoins, ses envies, ses désirs sont inextinguibles. Sa personnalité est forte. Elle doit canaliser sa fureur, ses douleurs et sa frénésie. En amour comme en art, Lydia Lunch décide, choisit, dirige et se contredit volontairement. Elle explore ses possibilités multiples en les séquençant pour vivre pleinement chacune d’entre elles. «Je considère ma démarche avant tout comme une démarche conceptuelle, explique-t-elle aujourd’hui. Je me sens plus proche de Marcel Duchamp que de n’importe quel musicien d’hier ou d’aujourd’hui. Je ne voulais pas m’opposer à mes prédécesseurs, mais aussi à la musique que je faisais avant. »
Ses premiers albums enregistrés début 1978 sont d’une violence et d’une stridence inouïe, deux mois plus tard elle enregistre un disque lascif et intime aux relents de jazz expérimental, quelques mois plus tard sort un album de rock n roll sale et direct, puis un spoken word angoissant. C’est l’idée qui traverse Lydia Lunch qui va orienter la sonorité avec laquelle elle sera enveloppée. C’est le concept défini qui guide ses choix de musiciens pour chaque projet. Elle rejoint Marcel Duchamp dans ce sens-là, mais aussi pour son double besoin de rupture. Rupture contre une certaine idée de l’art. Rupture permanente vis-à-vis de soi et de son propre travail, afin d’échapper à la catégorisation, aux étiquettes, à des mouvements ou à des structures précises. Se libérer d’une tradition culturelle autant que demeurer un électron libre.
En 1917, les Etats-Unis entrent dans le conflit de la première guerre mondiale. Les Suffragettes s’attachent aux barrières du jardin de la maison blanche. Un peu partout dans le monde, les populations sont lasses, fatiguées et révoltées par tant d’années de malheur, la Révolution Russe se déroule en deux phases, on assiste à des mutineries dans plusieurs armées, des grèves générales. L’Eglise catholique a des réactions très conservatrices dans différents pays dont la France alors que les femmes et les ouvriers réclament leurs droits, que l’art change et se réinvente dans les zones épargnées par la guerre.
Les idoles que les artistes de la No Wave voulaient tuer commencent à mourir en 1977 avec les décès d’Elvis et de Charlie Chaplin, d’Howard Hawks et de Nabokov. Le punk meurt aussi vite qu’il est né mais enclenche un état d’esprit créatif et autoproduit. Les membres de la Bande à Baader se suicident en prison. Lydia Lunch sort le premier album de Teenage Jesus and the Jerks plus ou moins en même que le Living Theater présente leur nouveau happening à La Chaux-de-Fonds car ils sont attirés par l’histoire sociale et anarchiste de la région et car aucune autre ville en Suisse ne voulait risquer un spectacle si sulfureux. Le Living Theater est un collectif new-yorkais fondé après la deuxième guerre mondiale. Une expérience théâtrale communautaire et poly amoureuse qui tente pendant une vingtaine d’années d’étendre les idées d’Artaud sur le théâtre et de ne plus séparer la vie et le théâtre comme ils ne séparent pas l’espace de jeu et l’espace du public. Ils utilisent le choc et l’agression physique des spectateurs, les acteurs sont en transe et souvent sous l’effet de drogues, leurs danses deviennent des spasmes et des convulsions, le texte mute en sonorités improbables, ils mélangent le son, la performance, la déambulation, le crachage de feu dans une procession hallucinée, sadique et rituelle.
Le Living Theater se réclame de Dada et des réflexions d’Artaud, mais leurs spectacles sont aussi une extension de leur vie communautaire, libertaire, anticapitaliste et utopique. Un idéal qui impacte fortement la nébuleuse artistique que Lydia Lunch intègre lors de son arrivée à New York au printemps 1977. On retrouve une belle archive de leur spectacle à La Chaux-de-Fonds sur le site de Radio Television Suisse. Une déambulation chamanique un samedi après-midi. Des réactions outrées ou enjouées du public. L’attrait du Living Theater pour le passé anarchiste et communiste de la région... les actrices et les acteurs sont habillés en rouge et jaune, certain.e.s sont immobiles, couché.e.s sur le sol, inertes... leurs corps se font déplacer par d’autres qui se meuvent de façon étrange... un homme avec un casque-porte-voix science-fictionnesque égrène le temps qui passe, l’heure qu’il est... tous ces corps sont soudainement pris de spasmes, ils entrent en transe, ils déambulent, crient, s’entortillent... Le fondateur du Living Theater intervient dans cette archive télévisuelle et raconte qu’ils sont au courant de l’histoire de la région, que le sens de notre théâtre, depuis le début est d’utiliser le choc, la provocation comme moyen d’entrer, comme mécanisme pour ouvrir les portes fermées dans la conscience dans l’être moral afin que les gens peuvent commencer à voir, à vivre d’un point de vue différent et qu’ils espèrent par leur venue à La Chaux-de-Fonds restimuler, régénérer, soutenir les impulsions vers les choix libertaires.
« De son vivant, Artaud a échoué (extérieurement) à faire vivre son théâtre. Mais après lui, il n’est pas déraisonnable d’imaginer que d’autres puissent réussir sur les mêmes données. (...) Ceci posé, quels peuvent être aujourd’hui les « fils » d’Artaud ? (...) le groupe du Living Theater, Peter Brook, Jerzy Grotowski et d’autres encore. Nombre de commentateurs estiment enfin, à l’exemple de Jean-Paul Sartre, que
« l’aboutissement du Théâtre de la Cruauté, c’est ce qu’on appelle le happening » ».
Alain Virmaux – « Antonin Artaud et le théâtre »
La Russie des Tsars vient d’être renversée en début d’année 1917. Lénine prépare de loin son coup d’état bolchévique. Lénine termine un exil de six ans en Suisse entre Genève, Berne et Zürich. Attiré par la Suisse comme de nombreux écrivains et intellectuels russes avant lui, il vient découvrir cette étrange démocratie parlementaire. Les luttes syndicales, les innovations techniques, le multiculturalisme le fascine... Lénine passe aussi par une région décentrée et atypique à tous les niveaux. Les villes ouvrières et très engagées à gauche de l’arc jurassien que Marx mentionnent dans Le Capital, la région qui voit Bakhounine, Proudhon ou de nombreux communards anonymes s’y réfugier... Saint-Imier, La Chaux-de-Fonds et Le Locle... Proudhon choisit Saint-Imier, Bakounine Le Locle, Jean Jaurès prononce un discours puissant au Temple National de La Chaux- de-Fonds en 1907. Lénine y vient dix ans plus tard, le 18 mars 1917, afin de commémorer La Commune de Paris au Cercle Ouvrier... quelques semaines avant de retourner en Russie suivre le destin qu’on lui connaît. Jules Humbert-Droz, un homme de la Chaux-de-Fonds est convaincu par l’aura et les pensées de Lénine. Il rompt avec le socialisme pour le suivre en Russie et devient le secrétaire général de l’Internationale Communiste. Une tâche qu’il poursuit sous Staline avant qu’il ne comprenne la monstruosité psychotique du bonhomme et revienne en Suisse avant la deuxième guerre pour devenir un des premiers militants antimilitariste et anti-nucléaire. De nombreux liens se tissent pendant la première guerre mondiale entre Genève, Zürich, La Chaux-de-Fonds et Berne.
Il vient d’où ce besoin de repousser l’infini, d’explorer des espaces inconnus, de dépasser les limites, de flirter avec le vide ?
C’est dû à quoi ?
L’isolement relatif de la ville, son altitude plutôt élevée, la rudesse de ses hivers, la solidarité de ses habitants, la particularité du plan urbanistique, son histoire politique intrinsèquement liée à l’histoire de la gauche ?
Comment tout cela a commencé ?
Au-milieu du XVIIème siècle, les terres sont peu fertiles, marécageuses, les collines recouvertes d’une épaisse forêt et pourtant des colons trouvent la bonne idée de s’installer là, s’affranchissant du seigneur local par la même occasion... De nos jours comme à cette époque, une sorte de vent revendicateur souffle dans les montagnes neuchâteloises et jurassiennes... tout comme flotte une certaine idée de la robustesse, face à la violence des époques et contre l’imprévu des éléments. Ainsi cette ville est entièrement détruite par un incendie en 1795, puis reconstruite en 1797 avec moins de bois et surtout selon son célèbre plan en damier... La Chaux-de-Fonds c’est presque un pays, un état d’esprit ou peut-être un...son ! Comment une ville peut devenir une musique ? Les villes ont toutes des bruits, des odeurs, des couleurs qui leur sont propres, mais pourquoi celle-là et pourquoi aujourd’hui ? Sans rentrer dans l’histoire exacte de cette ville, la Chaux-de-Fonds a depuis toujours attiré les marginaux, les rebelles, les fous, les artistes, les indésirables, les apatrides ou autres renégats. Anarchistes, mennonites, huguenots, anabaptistes, communistes, communards, psychotiques, lunatiques... peu importe la communauté à laquelle ils appartiennent originellement, une sorte de pulsion les attirent- là; des familles, des individus, des communautés qui se sentent rejetées ailleurs... Pourtant il s’agit d’être tenace, se protéger du froid, occuper les longs hivers, ne pas sombrer dans l’alcoolisme... il s’agit de lutter, d’avoir des repères et des espaces où s’évaporer. L’horlogerie comme la culture sont très vite devenues des domaines qui font rayonner la ville hors de son isolement rectangulaire... C’est dans ce contexte mouvementé de la fin du XIXème que La Chaux-de-Fonds voit naître à quelques années d’intervalles trois figures majeures du siècle à venir, chacune dans leur domaine : Blaise Cendrars, Le Corbusier et Louis Chevrolet... si ils s’en vont tous assez rapidement, leur apport symbolique et réel est indéniable, tant pour la ville que pour les générations à venir... La Chaux-de- Fonds agit comme une sorte de centre secret du XXème siècle définissant de loin les préoccupations du transport, de la culture, de la conscience politique et de l’urbanisme.
Avant qu’il ne coagule puis implose à Paris autour 1920, le dadaïsme est né de façon inconsciente à New-York, Cologne, Zürich, Hanovre ou Berlin. Les scènes artistiques ont beau se développer à des époques précises et dans des lieux donnés, en lien à des villes, des zones, des quartiers et en échos à des moments charnières politiquement, socialement ou historiquement, des phénomènes similaires se remarquent souvent à différents endroits du globe. Comme les matériaux utilisés pour les collages, les montages photographiques, les jeux de langage ou les objets détournés, le mouvement Dada est fragmenté. C’est un foutoir joyeusement irrévérencieux. Dada ressemble plus à un agglomérat de corps et d’énergies rassemblés qu’à un mouvement artistique structuré comme le sont par exemple le constructivisme ou le futurisme. Dada mérite qu’on lui enlève définitivement son « isme » ! Dada existe et continue d’exister de façon éclatée, sans épicentre précis, sans leader. Sa forme parisienne n’est que momentanée, comme sa forme berlinoise ou zurichoise. Dada représente une utopie nouvelle et nécessaire dans un monde à feu et à sang. Les époques de doutes incitent à tenter des idées inexplorées, donc enfouies dans l’humanité depuis trop longtemps. Dada est un nihilisme pratique, une tentative de renoncer au monde, à sa véracité apparente dans tous les cas. Tout et rien peuvent devenir de l’art dans la mesure où l’art est tout, dans la mesure où l’art n’est rien...
« Qu’en est-il alors du rêve anarchiste de l’état sans Etat, de la Commune, de la zone autonome qui dure, d’une libre société, d’une libre culture ? Allons-nous abandonner cet espoir pour un quelquonque acte gratuit existentialiste ? Le propos n’est pas de changer la conscience mais de changer de monde. »
Hakim Bey – « TAZ – Zone Autonome Temporaire »
Dejan Gacond - extrait "No(w)body" - texte inédit