Extrait (work in progress) - "Concierge à la Bibliothèque" :
"Alors ça. C’est le kiff total. Concierge à la bibliothèque. Enfin remplaçant concierge. Trois étés de suite. Magie. C’est encore le taf old school. Avec un petit local en bas où je peux fumer et bouquiner. Une petite routine tranquille. Six heures du matin – ouverture des lieux. J’ai la clé et le code de la bibliothèque de la ville.
C’est dingue.
Y-a-t-il un endroit plus mystérieux, plus envoutant, plus habité, plus silencieux, plus étrange qu’une bibliothèque endormie ? Six heures dix – je prends mon chariot incroyable avec son grand sac poubelle, sa panos, son balai, sa ramassoir, ses produits de bases, quelques chiffons et linge propres et surtout sa petite radio portative. Que j’enclenche directement sur la nouvelle chaîne jurassienne qui passe de la super sique. Six heures quinze. Lick Shot. Wouah !
Y-a-t-il un truc plus fun que danser sur Missy Elliot tôt le matin dans une bibliothèque qui se réveille ? Nettoyer les bureaux. Commencer par celui du directeur qui arrive relativement tôt. Puis les toilettes à chaque étage. Passer l’aspirateur entre les rayons de livres. Vider les poubelles. Changer les sacs en plastiques dans les espaces cafétérias et les locaux du personnel. Nettoyer les machines à café. Remplir les récipients pour le sucre, les paniers de petites crèmes à café. Personne ne débarque avant huit heures. C’est deux petites heures hors du temps.
Chaque espace est rempli de petits bonheurs. Il n’y a que moi. Et les fantômes du savoir. Ceux de l’histoire littéraire. Ceux de la philosophie, de la sociologie, de la psychologie.
La médiathèque avec tous ces disques. L’atelier de reliure. Les archives. Les rayons philosophie, essais, bande dessinée. L’espace dvd. Les stocks à la cave, pas loin de mon local. Avec leurs armoires futuristes qui peuvent contenir tellement de livres grâce à leur ingéniosité mécanique. Dans les rayons en haut, je peux prendre n’importe quel bouquin pour mon petit local. Car le reste de la journée, je ne fais à peu près rien. Il y a encore le courrier à la poste vers neuf heures, puis sa distribution dans les bureaux. Ensuite on m’appelle parfois pour changer une ampoule, ou nettoyer un tiroir. Une fois par semaine je dois aspirer et récurer tous les étages. L’été étant plus calme niveau fréquentation, les espaces communs ne sont pas si sales. Mais soyons clairs, dès que la pause de 9h se termine aux environs de 10h, je n’ai plus grand-chose à faire. En quelques jours, une jolie pile de livres s’est déjà accumulée dans mon petit local. Le cendrier aussi est bien rempli. Dans le désordre j’ai pris dans les rayons un essai plutôt cool de Greil Marcus qui réfléchit autour des échos possibles entre le mouvement Dada, le situationnisme et le punk, un classique de Toni Morrison qui doit être interdit de nos jours dans les bibliothèques de tous les états conservateurs aux Etats-Unis, une biographie de Susan Sontag, un petit livre autour des écrivains et de l’alcoolisme, et un livre autour des l’histoire de livres et de la lecture, sur l’histoire des bibliothèques et de la conservation du savoir.
La bibliothèque est dans une grande école avec plusieurs bâtiments. L’après-midi j’ai vite rendez-vous avec les autres concierges et on se retrouve dans le fameux passage Zimmermann. Un passage comme dans les grandes villes, totalement art nouveau, qui relie une rue à l’école. C’est un peu fou. Un peu bizarre. Cet endroit a eu toutes sortes d’affectations. Il a été fermé au public depuis longtemps. Actuellement, c’est l’espace des concierges !
Les concierges sont les vrais patrons des espaces quand on y pense. Y’a un frigo. Des bières. Des trucs à manger genre barres chocolatées, chips. Une cagnotte. Des cendriers.
On partage nos routines.
C’est là qu’un mec me dit qu’il n’y a pas de sots métiers mais que de sottes gens.
Voilà.
Rien d’autre à ajouter.
On est comme l’équipe des espaces dans ce passage.
On boit des bières.
On fume des clopes.
On refait ce monde.
Quant au Zimmermann qui donne son nom à ce passage, il n’a rien à voir avec Bob Dylan malheureusement mais c’était un écrivain, traducteur et professeur à l’Université. Des années plus tard j’ai appris que le gus a traduit mon livre préféré de Stefan Zweig. Il doit bien y avoir une correspondance quelconque entre Bob Dylan et La Chaux-de-Fonds. Une correspondance secrète. Un fil cosmique. Il a lu Blaise Cendrars pour commencer. Ou alors un texte de Henry Miller parlant de Blaise Cendrars. C’est une première étape. L’origine de son nom ensuite… C’est de l’Oberland bernois, par là-bas, les Zimmermann. Dans le Jura il y a eu toutes ces communautés suisses allemande qui s’y sont installées…. C’est une autre piste… Une autre certitude est qu’il doit y avoir des Chevrolet dans la collection de voitures de luxe à Dylan. Une habitude qu’il a commencée très tôt. Dès les années 60. Alors que je divague sur les potentielles corrélations entre le grand poète folk et cette ville bizarre, les conversations de mes coéquipiers des espaces me ramènent au boulot.
Il est 15h et nous retournons dans nos bâtiments respectifs pour laisser s’écouler encore deux petites heures. Ensuite c’est l’apéro !"
Dejan Gacond - work in progress
Ce texte sera présenté à La Bibliothèque de La Ville de La Chaux-de-Fonds le samedi 24 janvier 2025 en compagnie de Lydia Lunch et de A kaleidoscope of nothingness...
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire