mardi 10 janvier 2012

Variations autour de la photographie


“La photographie est un art élégiaque, un art crépusculaire.”
Susan Sontag – Sur la photographie

« Mes photos sont les fragments d’un cri informe qui essaie d’exprimer on ne sait quoi. »
William Klein

Photo-reportage, photo-journalisme, photo artistique, photo amateur, photographie numérique et on en passe. Si son invention a chamboulé le champ des perceptions du réel et son avènement les comportements sociaux, que connaît-on au sujet de la photographie ? Comme Roland Barthes se le demandait ? Que sait-elle du corps qu’elle s’acharne pourtant à représenter ?

 (photo : Kit Brown)

Cette image figée, plus pure reproduction d’une réalité qui l’englobe est celle qui continue de nous questionner le plus profondément. Les plus grands penseurs s’y sont intéressé, les plus grand peintres aussi, les réalisateurs les plus réputés lui ont rendu hommage, dans une autre mesure, les flics et la justice les collectionnent comme preuve et contrôle, les familles les rassemblent en album… à l’adolescence les photos des amis dans tous les porte-monnaie… les photographies partout depuis l’invasion du paysage urbain par la publicité. À combien d’ images notre œil est-il soumis chaque jour ? Et combien en retient-il ? Combien d’entre elles cheminent-elles vers l’inconscience du corps les ayant regardé ? Que laisse une photographie dans la conscience ? Comment prendre en considération cette bribe figée d’une autre temporalité ?

Dans une perspective purement individuelle, elle apporte une forme de chronologie potentielle de son existence dans ce monde si rapide et cellulaire. Quel rôle joue dans la conscience la possibilité de se voir à tous les stades de son existence ? Depuis l’indubitable sortie jusqu’à hier, jusqu’à maintenant il y a une minute avec le téléphone multi agencé dont nous disposons. Des bouts de vie, des fragments d’identités ou alors simplement des images fragmentant l’identité en bouts de vie… Encore Roland Barthes et La chambre claire. La photo de sa mère, qui lorsqu’il la revoit déclenche en lui une tempête de souvenirs, de sensations et même de goûts enfouis dans un passé qu’il ne soupçonnait presque plus. Une modification des fonctions mnésiques, de la perceptibilité du souvenir que la photographie a fait naître. Si l’accès à la réalité diffère en temps et en représentation, les fonctions de l’imaginaire et de la mémoire sont également modifiées. On parle de mémoire photographique justement, d’une faculté de saisie du réel précisément détaillée mais fragmentée.

La certification d’un réel dont la photographie serait dépositaire peut-être cependant mise en doute. Les trucages photographiques ou les superpositions de négatifs par exemple, mais simplement l’accès au réel. On peut en revenir à Berkeley d’un côté et se poser la question de notre connaissance de la réalité. Dans un ouvrage intitulé Fantasmagories, Clément Rosset met en question cet être-là  de la photographie dont parle Roland Barthes, ainsi la photographie reproduirait peut-être uniquement l’illusion que nous nous faisons au sujet de la réalité. Quant à son pouvoir de faire apparaître des choses non visibles dans le flux du réel, Rosset parle par exemple de ces occultistes qui voyaient dans certaines photographies la preuve existentielle des éléments surnaturels du monde.

« Le réel est peut-être la somme des apparences, des images et des fantômes qui en suggèrent fallacieusement l’existence. »
Clément Rosset – Fantasmagories

Si un occultiste peut y déceler un spectre ou un surréaliste en faire une étrangeté visuelle, la photographie peut aussi être manipulée de façon pernicieuse. Tous les jours les médias et les gouvernements en font la preuve et certains exemples sont devenus célèbres. Cette fameuse photo de soldats américains plantant le drapeau en haut de la colline d’Iwo Jima était par exemple une mise en scène. Et cette photo du drapeau américain sur la lune ? Vrai ou faux alors ? Si les photographies sont truquées et que la réalité à laquelle on croit n’est pas celle dans laquelle on vit, que peut-on encore bien photographier ? L’ère du numérique où nous sommes plongé ne va pas nous faciliter la tâche pour déceler les fines cloisons existantes entre les mondes, leurs collusions momentanées et leur juxtaposition étrange. Peut-être la photographie s’occupe-t-elle de saisir ces latences entre les êtres et les choses, de figer l’imperceptibilité de l’air qui souffle entre la matière et la rétine. 

 (photo : Kit Brown)

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