mercredi 18 janvier 2012

Encore une bière…



Cette putain de goupille est coincée !
La manette bloque. Il s’énerve, comme à chaque fois qu’il est stressé, perdant du temps avec des gestes nerveux et trop précipités. Il déteste changer ces fûts de cinquante litres. Trop lourd et il faut faire gaffe en le perçant. Une fois il a manqué de tout se reprendre à la gueule. Geste rapide et efficace, petite torsion du poignet jusqu’à que le système fonctionne. La goupille est au fond, il baisse enfin la manette et le bruit salvateur. Tandis que du côté du bar, ils sont des dizaines à attendre leur prochaine bière : vociférant, s’impatientant jusqu’à la réapparition du barman. Il profite de changer un fût de bière blanche aussi, il enlève l’arrivée de gaz, prend un autre fût et le perce machinalement. Combien de fûts au juste ? Combien de bières déjà écoulées ? A combien de cirrhose encore à se produire a-t-il déjà contribué ? 
Il prend une grande respiration et s’engouffre dans la moiteur maltée de l’abreuvoir.

Pourquoi toujours commencer ces histoires de bistrots par des récits inlassablement répétitifs sur ces trop nombreuses soirées ou situations de bistrots ? Commencer par se rappeler de mes scènes de bars favorites… établir une liste :

-          Ignatius Reily, qui dans « La conjuration des imbéciles », amène un tel malaise dans ce bistrot crade et louche dans lequel ils vont se désaltérer avec sa mère à qui il fait une scène incroyable…
-          Les innombrables cuites à Bukowski…
-          Ce film où presque tout le monde se transforme soudainement en zombies…
-          La Cantina dans lequel ce Consul alcoolique finit tristement sa vie dans « Au-dessous du Volcan »
-          Les tables des cafés où les figures des « Dernières nuits de Paris » parlent de leurs errances et frasques respectives…
-          La boulimie alcoolisée du monde ouvrier de ce dix-neuvième siècle maudit que Zola décrit dans « L’assommoir »
-          Henry Miller attendant à la terrasse d’un café qu’on veuille bien lui payer son addition…
-          Ou ce bar du futur dans « Neuromancien » de Gibson où officie un serveur aux bras mécaniques…

Pleins de bars dans pleins d’endroits… en choisir un, le décrire, du sol au plafond, des clients aux employés… le type d’ambiance qui y règne, le type de boisson qu’on y sert, la fréquentation, les heures d’ouvertures, la propreté des toilettes… tous ses critères à satisfactions variables soumis au jugement d’une clientèle ayant le choix entre 200 bars dans une ville de quelques milliers d’individus encore ou déjà aptes à picoler. Déjà que c’est pas facile de sélectionner l’établissement dans lequel on désire boire une bière, alors quand il s’agit d’écrire sur un bar… d’abord pourquoi écrire sur un lieu dans lequel on va pour oublier ou se reposer, ou rire, ou pleurer… mais bordel, pas pour écrire. Enfin j’ai envie d’écrire sur un bistrot pas dans un bistrot. Dans quelle mesure le lieu de production du texte en question va-t-il inférer sur son contenu ? Dans la mesure de l’environnement sur l’être humain j’imagine. Un truc du genre. Demander aux sociologues…

Un bar donc, avec ses clients et ses habitudes…

-          Une dorade grillée avec sa sauce de crevettes piquantes
-          Volontiers madame
-          Dites cher Monsieur, y-à-t-il du basilic dans la préparation du caviar d’auber ?

Non par celui-là, ils sont chiants, coincés, riches…

Au début du repas, j’avais l’impression que tout nous opposait, comme si Bukowski et Jean-Paul II partageait une bière dans un bar quelque part en enfer…

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