samedi 14 janvier 2012

Au-dessous du volcan de Malcom Lowry



« (…) mais le mescal l’avait suffisamment remis en contact avec sa situation pour qu’il n’eût plus, maintenant, besoin de trouver aux mots nul sens au-delà de leur abjecte confirmation de sa perte, de sa propre égoïste ruine inféconde, à cette heure en fin de compte voulue peut-être par lui – son cerveau, devant cette preuve cruellement méconnue du crève-cœur qu’il lui avait infligé à elle, transfixé d’angoisse. » Malcom Lowry

Lire ce chef d’œuvre est une expérience difficile à relater. Un voyage terrifiant au bout de l’enfer, du soi, de l’addiction et de la perte de repères, le tout dans ce décor mexicain magique et envoûtant. La chaleur, le mélange culturel, l’ambivalence identitaire… en pleine fête des morts, nous suivons la chute du Consul, de Lowry… un alcoolique aux derniers stades en proie au delirium tremens et à la répétition infinie de ses démons. Un premier chapitre, troublant, long et d’une incroyable densité qui peut échapper plusieurs fois des mains. Puis ce style s’imprégné dans le corps du lecteur, le lyrisme étonnant de Lowry… un style comparable à nul autre, une écriture hyper référencée, d’une précision exigeante relatant pourtant les errances mentales d’un individu à la dérive. Ne pouvant calmer son alcoolisme, le Consul entraîne sa femme – alors revenue vers lui pour lui donner une nouvelle chance – et son frère dans une course effrénée vers une mort inéluctable. On pense souvent à Conrad, car le destin tragique du Consul peut rappeler la façon dont la jungle, la chaleur et la folie imprègnent les lecteurs d’Au cœur des ténèbres. Peu d’écrivains parviennent à faire transpirer de la sorte, à rendre une atmosphère si étouffante… Céline dans le Voyage, Dostoïevski par exemple la scène des ablutions dans le Souvenir de la maison des morts, Kafka, quelques autres. Mais Lowry va encore plus loin car il joint au décor et à la dramaturgie, l’effondrement total d’un homme brisé, enchaîné à sa dépendance, à la répétition d’une routine imbibée et délirante.

« Au-dessus de sa demeure, par-dessus les spectres de l’incurie refusant à cette heure de se masquer, planaient les ailes tragiques de responsabilités insoutenables. »

Roman pléthorique, roman majeure, roman de référence… chef d’œuvre absolu. Mais quelle densité stylistique, quelle alternance entre cette précision, ce côté dix-neuvième siècle de cette écriture magique et les délires absolus d’un homme en excès ou en manque d’alcool. Toujours tiraillé entre ces deux sentiments ce pauvre Consul, la conscience déstabilisée par cette infernale absorption éthylique, ses pensées s’entrechoquant dans la réalité par le rêve. Roman de l’amour détruit aussi. Cet amour que l’on sait gigantesque mais dont on s’évertue jour après jour à en détruire la teneur. On ne sait plus où se situe la fin ou le début dans cette circularité temporelle infinie, le premier chapitre étant en fait le dernier, introduisant des éléments de l’histoire à venir, mais raconté d’un autre point de vue et une année plus tard. Puis commence cette descente dans les limbes de l’individu, la résignation lucide du Consul vis-à-vis de sa vie, qu’il soit sobre ou borracho, ses atermoiements dépassent l’entendement. Sur la route du démantèlement individuel de son personnage, Lowry parsème des centaines de symboles, tantôt mystiques, tantôt politique. Le cheval avec le fer gravé, le cadavre de sauterelle qu’il aperçoit dans son jardin, l’indien mort sur la route d’Oxaca, les vautours ou alors la guerre civile espagnole, l’armée anglaise… Sans compter les pararécits, quand c’est le frère du Consul qui devient le héros en pensant à son travail de marin ou Yvonne en pleines réflexions. La fin du roman devient de plus en plus insoutenable avec cette cantina insalubre, ces personnages inquiétants, les nuages d’une soudaine apocalypse s’amoncèlent au-dessus du Consul, quant à lui au dernier stade du délire après avoir bu à nouveau du mescal… Un monde de plus en plus lugubre se dessine dans ce roman dont on sait que la mort sera la seule issue. Tout s’enchaîne d’une façon kaléidoscopique au fil de ce récit et la tragique fin de parcours de ses personnages le montre. Alors que le Consul se fait une pute sans s’en rendre compte tout en s’attirant des ennuis dans la cantina, un incroyable orage s’abat sur la région… Yvonne et Hugh sont au même moment perdu en pleine forêt,  et se perdent l’un, l’autre, alors qu’Yvonne sentant une menace foncer sur elle n’a pas le temps de se retourner et se fait écraser par un cheval effrayé… A quelque distance de cette ténébreuse forêt, l’animal trouve refuge près d’une cantina et se fait caresser par un anglais bourré, détruit, anéanti pas l’existence… Le Consul pense à Yvonne en regardant l’animal, avant de se faire tuer à son tour…
L’infernal enchaînement dramatique, écrit avec un brio démesuré, amène le lecteur dans des moments d’étonnantes ivresses, pris soi-même dans un tourbillon magique et étouffant, luxuriant et schizophrène, à travers une perception mentale noyé dans l’alcool.  

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